Cet article est extrait du N°193 des nouvelles d’Afghanistan

Les nouvelles d’Afghanistan avaient réagi l’année dernière au « Rapport Leschi » du 4 juin 2025, où le directeur de l’Ofii (Office français de l’Immigration et de l’Intégration) dénonçait la « ruée afghane » en Europe et dressait un portrait à charge des migrants afghans, présentés comme violents, adeptes de la charia, trop peu éduqués, trop éloignés culturelle­ment ‒ bref : peu ou pas assimilables. Dès le 17 juin 2025, AFRANE a réagi par un communiqué critique. Aux nouvelles d’Afghanistan, nous avons jugé utile de revenir sur les affirmations de Didier Leschi en interrogeant le chercheur François Héran* qui, lors d’une audition à la Commission des finances du Sénat, le 25 février 2026, a présenté son analyse du rapport.

Anne Marie Moulin : Comment avez-vous fait la rencontre des Afghans ? Avez-vous fait partie du grand voyage afghan de la génération soixante-huitarde ?

François Héran : À l’âge de 16 ans et 17 ans, j’ai été lau­réat des bourses Zellidja en Égypte et au Liban (c’étaient des bourses offertes aux lycéens, qui s’engageaient à rédiger un mémoire sur leur voyage), mais je ne suis pas allé plus à l’Est. J’ai découvert les Afghans en France à partir de 2015 ! J’ai en particulier accompagné le destin d’une famille hazara de neuf personnes qui vivait à Hérat et militait de longue date pour les droits des femmes et des enfants. Un frère déjà réfugié à Paris m’avait alerté. Se sentant menacés à Herat, y compris au sein de la communauté hazara, ils avaient rejoint Kaboul à l’été 2021 dans l’espoir que la France puisse les expatrier à temps, mais ils sont arrivés trop tard. C’est seulement en décembre 2022 qu’ils ont pu gagner Paris, en suivant la voie légale, c’est-à-dire en allant en Iran déposer une demande de visa d’asile au consulat de France de Téhéran. Je les ai aidés à monter leur dossier, qui contenait du matériel attestant leur militantisme. Je suis parti de leur propre récit, en me conten­tant de l’ordonner et de le rendre aussi lisible que possible. Mon rôle était un peu celui d’un écrivain public.

AMM : Qu’avez-vous retenu de cette expérience ?

FH : Je maniais fréquemment les statistiques de l’asile, mais rien ne vaut l’expérience concrète pour saisir ce qu’elles recouvrent. D’abord des temps d’attente et d’incertitude interminables. Le consulat de France à Téhéran ne pouvait fixer un rendez-vous qu’au bout de quatre mois (ce qui est même devenu impossible aujourd’hui). Après quoi, si l’entre­tien se passait bien, il fallait attendre trois mois de plus l’aval de Paris sur le plan sécuritaire. Or vivre sept mois à Téhéran en attendant la délivrance du visa, c’était hors de prix pour une famille afghane (le PIB iranien est 20 fois plus élevé que le PIB afghan). Impossible de suivre la voie légale sans un soutien financier de l’extérieur, mais qu’on ne pouvait ache­miner qu’en versant des commissions à des intermédiaires. Toutes les étapes du voyage étaient ainsi taxées. J’ai pu mesu­rer combien est mince la différence entre voie légale et voie illégale. Chacune, à sa manière, est pleine de procédures et d’aventures.

La famille a débarqué à Orly un beau matin. Le père de famille était épuisé, il a fallu trouver un hôpital qui accepte de le traiter sans attendre le délai de carence légal de trois mois. Les cardiologues l’ont sauvé de justesse. La fille aînée, âgée de 17 ans, était déprimée. Les autorités voulaient l’envoyer dans une mission locale, c’est-à-dire la reléguer dans un sta­tut de chômeuse. Il a fallu se battre pour qu’elle aille au lycée dans une classe allophone : elle y a retrouvé la joie de vivre et acquis un excellent niveau de français. Après quelques mois d’attente dans un centre en Île-de-France, la famille a été « orientée » par le Snadar, le Schéma national d’ac­cueil des demandeurs d’asile, dans une petite préfecture du Grand-Est. S’ils avaient refusé, ils perdaient le bénéfice des « conditions matérielles d’accueil », c’est-à-dire l’allocation aux demandeurs d’asile et l’accès au logement. Ils ont rapi­dement obtenu le statut de réfugié et sont restés sur place. Je les revois régulièrement. Nous avons un jour visité Colom­bey-les-Deux-Églises. Une surprise nous y attendait : au seuil de la Boisserie, le premier cadeau de chef d’État qu’on aper­çoit est un don du roi d’Afghanistan venu en France en 1965.

Étienne Gille : Didier Leschi parle dans sa note d’un afflux « massif et inattendu » des Afghans et même d’une « ruée ». L’immigration afghane est-elle si importante ?

FH : Non, elle reste modeste. Certes, il y avait très peu d’Afghans en France avant 2014 et leur afflux a pu surprendre. Mais le nombre cumulé de leurs titres de séjour depuis 2014 atteint 100 000 ‒ un chiffre qu’on retrouve à peu près dans le recensement de l’Insee, contre 324 000 en Allemagne et des millions en Iran et au Pakistan. J’ai entendu sur Europe 1 une journaliste s’écrier : « 100 000 ! Mais c’est l’Afghanistan ! » Une bonne partie des médias et des politiques n’a aucun sens des proportions et se laisse impressionner à bon compte par les chiffres absolus. 100 000 en douze ans, c’est seulement 0,15 % de la population de la France. Rien d’une invasion.

AMM : Pourquoi viennent-ils en France ?

FH : Didier Leschi minimise les risques de persécution et la soif de liberté. Selon lui, les Afghans auraient afflué en France par opportunisme, en s’engouffrant dès 2015 dans la brèche ouverte par les Syriens. Son propos s’inscrit dans une vision plus générale de l’attractivité de la France en ma­tière d’asile. La France serait l’un des pays les plus at­tractifs d’Europe, si ce n’est du monde. C’est la fameuse théorie (un bien grand mot) de « l’appel d’air » qui serait créée par la générosité excessive de notre protection sociale, présentée comme un Eldorado. Il suffirait donc, pour juguler l’immigration, de priver les migrants ou les demandeurs d’asile d’une série de dispositifs juridiques et sociaux jugés trop attractifs, comme l’Aide médicale d’État, la procédure étranger malade, le droit du sol, les possibilités de régularisation, etc. Cette thèse a été large­ment diffusée par Fondapol, la Fondation pour l’innovation politique dirigée par Dominique Reynié, qui a co-édité la note de Didier Leschi. Le Sénat l’a reprise dans la phase finale de la discussion de la « loi Darmanin ». Mais elle ne résiste pas à la preuve par le contraire : si nous étions à ce point attrac­tifs, nous devrions nous retrouver en tête du tableau euro­péen pour la demande d’asile ou la demande de séjour. Or, ce n’est pas le cas : si l’on prend la peine de comparer à l’échelle européenne l’afflux des demandes en raisonnant à popula­tion égale (pour 10 000 habitants, par exemple), la France se situe systématiquement entre le milieu et le bas du tableau, vers le 20e rang des pays européens, comme je l’ai rappelé dans mes dernières publications. Nous ne sommes plus alors le deuxième pays d’accueil des Afghans après l’Allemagne : nous sommes devancés par l’Autriche, l’Allemagne, la Grèce, la Suisse et la Suède, si l’on retient le nombre d’Afghans par habitant. L’erreur majeure est de manier des chiffres absolus au lieu de raisonner en proportions. Le seul moyen rationnel de mesurer l’attractivité des divers pays d’Europe est d’analy­ser les « préférences révélées », c’est-à-dire de voir comment les migrants ou les demandeurs de refuge se sont effective­ment répartis entre les divers pays d’accueil, et non pas de postuler que tel ou tel dispositif les « attire ».

AMM : Pourquoi Didier Leschi cible-t-il ainsi les Afghans ?

FH : Il a traité avec eux en 2019, lorsque les autorités enchaî­naient les opérations de « mise à l’abri », consistant à loger dans des centres d’urgence les personnes qui vivaient sur les quais, sous les ponts ou à la porte de la Chapelle à Paris. On trouvait parmi eux des réfugiés statutaires en attente d’une solution de logement durable : ils ne voulaient pas quitter le campement de peur d’y perdre leur place chèrement ac­quise. Nous en parlions au Conseil d’administration de l’Ofii, où j’ai siégé plusieurs années. Didier Leschi (lui-même préfet) participait à ces opérations aux côtés des préfets ; il consta­tait que les Afghans formaient des groupes plus organisés, plus récalcitrants.

AMM : Les Afghans seraient donc différents ?

FH : On pouvait penser en tout cas que l’instabilité prolongée de l’Afghanistan les avait conduits à s’autoorganiser davan­tage. Mais, dans sa note sur l’immigration afghane en France, Leschi va plus loin. Il bascule dans une vision essentialiste qu’AFRANE a correctement pointée : les Afghans seraient trop musulmans, trop peu éduqués, trop dangereux, trop éloignés de l’Europe culturellement. C’est encore une fois le clash des civilisations. La conclusion de Leschi est aussi fragile que péremptoire : la France ne peut pas intégrer une popu­lation aussi démunie.

ÉG : Concernant la délinquance, Didier Leschi transpose en France des études faites en Allemagne. Il y aurait, selon lui, une forte pédocriminalité chez les Afghans. Après avoir consulté la source qu’il mentionne, je lui ai signalé que ses chiffres étaient faux et ses accusations donc infondées. Il a corrigé le texte mis en ligne, mais sans dire qu’il avait dû mo­difier la version initiale.

FH : Ce qui me frappe beaucoup dans les familles afghanes que je connais, ce sont les différences d’attitudes religieuses au sein d’une même fratrie. Je me souviens d’un jeune Afghan fustigeant le Coran : « c’est 90 % de contraintes », alors que d’autres membres de la fratrie restent attachés à une religio­sité qui n’est pas seulement rituelle. Ces attitudes peuvent librement coexister au sein d’une même famille, même si les discussions sont parfois vives. C’est cela la laïcité.

ÉG : Selon Didier Leschi, les Afghans restent attachés à la charia. Qu’en dites-vous ?

FH : Il cite un sondage du Pew Center, un institut de Wash­ington dont les études globales font référence, notamment en matière de religion. Interrogés sur la question de savoir s’il faut appliquer la loi musulmane en pays musulman, les populations des pays d’obédience musulmane approuvent dans une large majorité. Dans l’échantillon afghan, le taux d’adhésion dépasse 90%. Leschi en déduit que les immigrés ou les exilés afghans de France rêvent d’appliquer la charia en France. Ce n’est pas sérieux, et c’est jouer sur le sens très va­riable du mot « charia », comme l’a montré Baudouin Dupret dans De la charia au droit musulman (Dalloz, 2025).

ÉG : Afrane a distribué un questionnaire auprès des migrants afghans. Nous en publierons les résultats. Une bonne partie d’entre eux ont précisément fui la version extrême de l’is­lam imposée en Afghanistan par les talibans. Mais, au-delà des jugements expéditifs de Didier Leschi sur les Afghans de France, que pensez-vous du statut de ce « rapport » ?

FH : Ce n’est pas un vrai rapport : aucune autorité ne l’a com­mandé. Officiellement, il n’émane pas de l’Ofii, bien qu’il soit signé de son directeur général, dont la fonction est affichée en couverture. Un signe ne trompe pas le statisticien que je suis : on ne trouve dans ce « rapport » aucun travail person­nel sur les données. De façon tout à fait étrange, les données présentées ne sont pas celles de l’Ofii : les nombreux gra­phiques et tableaux sont tous scannés sur des publications d’autres organismes (think tanks, instituts de sondage, essais divers). Cela traduit une sérieuse lacune : l’Ofii n’a pas de service d’études ; c’est Didier Leschi qui en tient lieu, et il joue ce rôle sur un mode très personnel. Les données de l’Ofii sont pourtant très riches mais elles restent peu accessibles et sous-traitées. La Cimade a dû saisir les tribunaux pour avoir accès aux données de l’Ofii sur la gestion des héber­gements. L’Ofii se contente de livrer ses données de gestion à la DGEF, la direction générale des Étrangers en France, qui en tire chaque année des synthèses statistiques. D’où l’appel à des sources extérieures. C’est tout le paradoxe : la note est signée du directeur de l’Ofii, mais il n’était pas nécessaire de diriger l’Ofii pour la rédiger.

ÉG : Pourquoi publier cette note sous le double sceau de Fondapol et de l’OID ?

FH : Par affinité idéologique. Ce sont deux think tanks très marqués politiquement : Fondapol, qui est à l’origine une émanation de l’UMP, et l’Observatoire de l’immigration et de la démographie (OID), financé par Pierre-Edouard Stérin, un milliardaire qui cherche à réunir la droite et l’extrême droite. Comme je l’ai rappelé dans une note publiée en ligne, l’OID a publié des recommandations on ne peut plus extrêmes : résilier la Convention de Genève, abroger la protection sub­sidiaire, en finir avec le principe du non-refoulement, ré­duire l’Ofpra à un service du ministère de l’Intérieur, sortir du cadre européen des politiques migratoires, expédier les demandeurs d’asile en Guyane, imposer des quotas par pays d’origine. Choisir un tel support est donc loin d’être neutre. Si j’avais présidé le conseil d’administration de l’office, j’au­rais rappelé Didier Leschi à l’ordre. Comment justifier que le directeur de l’agence nationale en charge de l’intégration des immigrés puisse décréter publiquement qu’un courant migratoire entier est inassimilable ? Le rôle de l’Ofii est de travailler à l’intégration, pas de la dénier. Le message émis est donc politique ; il est clairement discriminatoire à l’égard de la minorité afghane.

AMM : Un argument de Didier Leschi pour expliquer que la France ne peut pas intégrer les Afghans est son faible niveau de qualification. Qu’en pensez-vous ?

FH : Comme toute migration de refuge venant du Proche ou du Moyen-Orient, la distribution des qualifications et des niveaux d’éducation est très polarisée : des gens très instruits cohabitent avec une majorité peu ou pas scolarisée. Sur ce thème, je renvoie au volume que l’Ined vient de publier sur la seconde édition de l’enquête Trajectoires et origines (TeO 2), menée en 2019-2020 par l’Ined et l’Insee auprès d’un échan­tillon de 27 000 personnes. Les chapitres sur l’éducation et l’emploi des immigrés rappellent un point fondamental : on ne peut pas comparer leur situation à celle du reste de la po­pulation en se contentant de mesurer des écarts une année donnée. La mesure doit être dynamique : est-ce qu’au fil du temps les situations s’éloignent ou se rapprochent ? TeO 2 montre que la progression des niveaux d’éducation est spec­taculaire d’une génération à l’autre parmi les populations d’origine maghrébine ou subsaharienne, notamment chez les femmes. Pourquoi en serait-il autrement pour les exilés afghans ?

 

*François Héran est agrégé de philosophie, démographe et sociologue. Il a travaillé à l’Insee (Institut national de la Statistique et des études éco­nomiques) de 1993 à 1998, puis dirigé l’Ined (Institut national d’études démographiques) de 1999 à 2009. En 2017, il remporte un concours des Investissements d’avenir qui lui permet de créer l’Institut Convergences Migrations. Il a occupé la chaire Migrations et sociétés du Collège de France de 2017 à 2025.

Les derniers ouvrages de François Héran:

Immigration, le grand déni, Seuil, 2024, Face à l’immigration : le savant et le politique, Collège de France, 2026 et L’Immigration en 30 questions, La Documentation française, 2026. Il a publié sur le site de l’Institut Convergences une note intitulée : « « Observatoire de l’immigration et de la démographie » : la malmesure des migrations, au service d’un pro­gramme extrême » (12 mai 2026).