Editorial du N°194

Deux mille et une nuits

Conte et décompte d’une souffrance qui paraît sans fin.

L’Histoire – celle à propos de laquelle Atiq Rahimi a écrit dans Les Porteurs d’eau que la destruction des bouddhas de Bâmiyân avait marqué sa «défaite » – fait résonner ses dates comme pour témoigner d’un temps qui passe inexorablement, rappeler l’existence de populations chaque jour plus meurtries et afficher une im­puissance de la communauté internationale chaque jour plus révoltante.

11 septembre 2001, les avions « pilotés » depuis les grottes de Djalalabad s’écrasent sur les Twin Towers à New York. C’était il y a un quart de siècle.

15 août 2021, les tâlebân reprennent sans coup férir le pouvoir à Kaboul. C’était il y a cinq ans. Il y a deux mille et une nuits.

De ce sinistre calendrier, dans lequel s’inscrit la disparition du très regretté Ravân Farhâdi, on peut retenir quatre constats dont le sommaire de ce numéro se fait l’écho.

Des enquêtes fouillées (Le Monde, La Croix), les photographies d’Élise Blanchard et d’autres reportages, ont décrit, cet été, le martyre des femmes et une situation humanitaire très dégradée. Jusqu’à l’absurdité. Richard Bennett, Rapporteur spécial sur la situation des droits de l’homme en Afghanistan (où il lui est interdit d’entrer) a rapporté à Genève les sentiments d’une jeune fille de Balkh : « La peur, les larmes et le désespoir ». Dans le même temps, Kaboul offre le visage d’une capitale en mouvement et, dans le Nord, le projet du canal de Qush Tepa se poursuit. Au risque d’un désastre écologique (et archéologique).

La communauté internationale se pince le nez. Seule la Russie a reconnu le ré­gime mais beaucoup se pressent à Kaboul, centralité de l’Afghanistan oblige. Après tout, doit-on se dire : les tâlebân sont « dans l’air du temps » régressif, répressif, suprémaciste – et photogénique. L’Union européenne, principale donatrice et pré­cieux soutien à la population, a avancé d’une case en accueillant à Bruxelles une délégation tâleb. Prix à payer pour pouvoir renvoyer les encombrants réfugiés déjà condamnés ? On pourra y voir une « diplomatie du renoncement ».

La société civile parvient à garder le cap. La relation avec la population repose, pour une large part, sur des associations, des ONG, des personnalités (comme en témoigne la « famille afghane » de Claire et Olivier). Le relais pris par la diaspora est remarquable. Ce dispositif multiforme est un vecteur privilégié de solidarité et de sauvegarde de la culture afghane. Atefeh, depuis son exil à Strasbourg, souligne combien la création artistique est porteuse d’espoir.

La résistance de la population afghane est impressionnante. Elle est quotidienne et multiforme, du besoin d’apprendre à la pratique du sport. La belle histoire du cric­ket en témoigne. Cette attitude nous oblige. De nombreuses personnalités ont signé une tribune parue dernièrement dans Le Monde : « Se taire sur l’Afghanistan revien­drait à abandonner les femmes qui demandent la reconnaissance de leur combat ».

Deux mille et une nuits.

« Les nuits devinrent interminables. On se réveillait en sursaut, trempé de sueur, bouleversé par l’effroi, tremblant de la tête aux pieds » écrivait déjà Sayd Bahodine Majrouh dans Le Voyageur de minuit.

Régis KOETSCHET

21 septembre 2026

 

Sommaire du N°194

Actualité

Le canal Qush Tepa et son impact régional
par Alain MARIGO
Au moment où le changement climatique affecte de plus en plus notre planète Terre et que l’eau devient un problème crucial pour une grande partie des pays, l’Afghanistan s’est lancé dans un chantier énorme : la construction du canal Qush Tepa long de quelque 280 km. Situé dans la zone septentrionale – et désertique – du pays au climat continental semi-aride, il sera alimenté par les eaux du fleuve Amou Darya mais pourra peut-être perturber l’équilibre hydrique des pays de la région.

Société

Le cri du cricket
par Akbar NOUR
Dans les rues de Kaboul, de Djalalabad ou de Kandahar, des enfants frappent une balle usée avec une batte artisanale. Ils rêvent de Rashid Khan, de Mohammad Nabi, des grandes victoires en Coupe du monde. En quelques décennies, le cricket a connu en Afghanistan une ascension fulgurante : des camps de réfugiés du Pakistan aux stades mondiaux les plus prestigieux. Bien davantage qu’une simple discipline sportive, il s’est imposé comme un ciment patriotique et un trait d’union au sein d’une nation fragmentée.

Géopolitique

Bruxelles-Kaboul, La diplomatie du renoncement
par Geoffrey SCHOLAERT
L’invitation d’une délégation talibane à Bruxelles en juin pour faciliter l’expulsion de migrants afghans vers leur pays d’origine a choqué nombre d’amis de l’Afghanistan et de défenseurs des droits de l’homme. Selon eux, expulser des ressortissants afghans vers un pays où leur sécurité n’est pas garantie est inadmissible. En outre la nécessité technique d’une telle invitation est bien douteuse

Un thé vert avec Claire Billet et Olivier Jobard
Focale rapprochée sur le malheur afghan
par Régis KOETSCHET

Afghans de France

Atefeh :  » L’art m’aide à ne jamais perdre espoir « 
propos recueillis par Zaher DIVANTCHEGUI
L’exil peut être considéré comme une perte. Il peut aussi être vu comme la naissance, certes douloureuse, à une nouvelle vie. Tel le parcours d’Atefeh, plein de courage et d’espoir.

Mémoire

Hommage à Ravân Farhâdi
par Osman PAÏENDA , Régis KOETSCHET, Christiane THIOLLIER et Bernard DUPAIGNE 21

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