Entre conflits religieux et manipulations ethniques «Qu’allons-nous devenir ?» par Mike Barry

Publié le 27 mars 2021

une analyse de Mike Barry

Un article issu du N°172 des Nouvelles d’Afghanistan.

Ancien coordinateur de missions humanitaires sur le terrain afghan pour Médecins du Monde puis les Nations Unies, Michael Barry, né à New York en 1948, enseigna longtemps les langues et civilisations du Moyen-Orient à l’Université de Princeton avant d’occuper depuis 2017 la fonction de pro­fesseur en chef à l’Université américaine de Kaboul. Auteur de nombreux ouvrages primés tant en français qu’en anglais, il a été décoré en novembre 2020 de la Légion d’honneur.

Mike Barry aime l’Afghanistan depuis toujours. Déjà en 1974 il publiait un Petite Planète sur ce pays. Il aime les Afghans et il souffre de leurs souffrances. Il souffre aussi de la politique menée par son pays, les Etats-Unis, qui n’a pas su amener la paix et le développement dans le « Royaume de l’insolence »(1). Il souffre et il s’emporte. L’ample analyse qu’il propose aux lecteurs des nouvelles d’Afghanistan mérite d’être méditée.

Mike Barry

1- La misère de Kaboul

Paris accueillera, le 27 mars 2021, le fils d’Ahmad Shâh Massoud pour y dévoiler une plaque en l’honneur de son père. Moment d’amer constat, pour l’Américain que je suis, de l’étrange amour – gratuit, souvent généreux, parfois hé­roïque – que tant de Français auront porté à l’Afghanistan, alors que les États-Unis s’y engagent dans une guerre directe provoquée par les attentats sur leur propre sol du 11 sep­tembre 2001, deux décennies plus tôt, sans se départir d’un vague mais tenace mépris, tout aussi étrange, pour ce pays entier, voire pour son peuple. « Afghan good-enough » sera l’expression récurrente sous l’Administration Obama trahis­sant tel dédain – et il s’agissait d’ailleurs encore là d’un gou­vernement civilisé par rapport à son successeur (l’Administration Trump) : « c’est toujours assez bon pour des Afghans. »

L’American University of Afghanistan fondée à Kaboul en 2006, financée par l’USAID et où j’enseigne depuis 2017, paraît pourtant une oasis de verdure dans cet aride paysage de mépris – avec ses jardins arrosés, ses bâtiments propres, ses centaines de garçons en jeans ou en pyjama (2) traditionnel et ses filles en sages fichus, tous boursiers de toutes les pro­vinces, de toutes les ethnies, de toutes les classes sociales, et tous enthousiastes pour s’initier en anglais aux affaires et aux sciences du vaste monde : mais désespérés au fond de la classe où je les aurai tous vus, les yeux écarquillés d’inquié­tude et la bouche rivée d’un permanent sourire (faux) pour demander poliment, à la fin des cours : « Et maintenant, pro­fesseur, qu’allons-nous devenir?« 

N’étaient guère pour les rassurer les ergotages politiques à dégoutter de semaine en semaine des négociations de Doha entre Washington et les tâlebân tout au long de l’année 2020. L’Administration Trump, formation américaine d’ex­trême-droite comme chacun sait (la pire depuis celle d’An­drew Johnson à la fin de notre Guerre de Sécession), y cher­chait (on le sait encore) les plus divers prétextes pour retirer ses troupes, afin de séduire son propre électorat d’extrême-droite, en camouflant verbalement telle reddition militaire à l’extrême-droite de la société afghane soutenue, de surcroît, par l’État-major pakistanais et la monarchie saoudienne pas moins réactionnaires.

Mme Chéryl Bénard, épouse du principal négociateur de l’Administration Trump (le diplomate afghano-américain Zal­may Khalîlzâd), était même venue en automne 2019 s’adres­ser à nos étudiantes dans l’auditorium, en les avertissant d’un ton hautain qu’était venu le temps de se prendre elles-mêmes en main, de promouvoir les droits des femmes dans leur propre société, sans plus attendre de secours extérieur. Les filles en chuchotaient d’angoisse à me répéter, lanci­nante, la même question, dans le couloir, à la fin de l’allocu­tion : « Et maintenant, professeur, qu’allons-nous devenir ?« 

De fait, fin 2020, ces étudiantes et étudiants luttaient contre un désespoir à peine camouflé par les politesses d’usage – l’étiquette traditionnelle afghane reste aussi céré­monieuse que la japonaise. Les jeunes gens renouvelaient ensuite la rengaine, sans transition, pour affirmer leur dégoût de la corruption de leurs dirigeants, leur méfiance envers les volte-face politiques occidentales, leur crainte des visées pakistanaises sur leur sol, leur terreur des attentats urbains incessants à frapper quiconque n’importe où, n’importe quand – et leur obstination viscérale à trouver n’importe quel chemin viable pour fuir Kaboul au plus vite et gagner la sécurité de l’étranger. Bref, pour abandonner à jamais leur sol natal, désormais perçu sans avenir : abandonné par le mépris américain. « Qu’allons-nous devenir ?« 

Ce mépris devient, il est vrai, palpable, voire reniflable, dès la sortie de nos murs. Entre les miradors qui nous pro­tègent depuis l’attentat des tâlebân contre notre université au printemps de 2016, les striures de pollution, d’un gris très sombre, barrent l’horizon des montagnes enneigées, long nuage en suspension constante sur la cité. Cette poisse s’épaissit en hiver quand monte la fumée des pneus et des sachets plastiques : car les pauvres n’ont d’autre chauffage. De la fenêtre barrée de ma chambre, j’aperçois aussi toujours ces deux grosses montgolfières de surveillance militaire flot­ter dans la brume grise, amarrées au sol par de solides câbles d’acier, pour y photographier tout mouvement suspect.

Vingt ans après l’intervention militaire américaine en Af­ghanistan pour en chasser les tâlebân ou “séminaristes cora­niques” accusés d’avoir abrité les responsables des tueries à New York et Washington du 11 septembre 2001, la capi­tale afghane en principe “libérée” s’enlise toujours dans sa corruption politique (pas d’impôts réguliers, les détourne­ments des assistances étrangères les relaient), sa peur. Les “séminaristes” tiennent la campagne environnante, infiltrent les villes, quadrillent le pays de leur administration parallèle. Daech, surgi dans l’est afghan depuis quelque quatre années, les concurrence jusque dans les rues de Kaboul avec des atro­cités accrues, en y ciblant de préférence la minorité hazâra : le terrorisme antichiite étant devenu la spécialité de l' »État islamique » sunnite pour accabler l’ethnie la plus vulnérable tout en frappant les autres d’effroi. Les boutiquiers hazâras de Kaboul manifestent de temps à autre, sans grande at­tente : « L’État ne nous protège pas ! » C’est bien ce que Daech entend leur démontrer. Les employés hazâras de l’université m’auront sans cesse demandé : « Qu’allons-nous devenir ?« 

Lové dans sa cuvette montagneuse à 1 800 mètres d’alti­tude, Kaboul grelotte en vitrine de malheur exemplaire, pour­tant à l’aune du malheur planétaire. Les cases des plus misé­rables s’y accrochent aux côteaux rocheux. Plus une maison de Kaboul y perche en altitude, plus son loyer en plonge : car nulle adduction d’eau n’arrose ces hauteurs déshéritées. Aussi les enfants déguenillés vont-ils la recueillir avec leurs bidons aux robinets publics de la basse ville, contraints de grimper au retour – une heure d’effort – toutes ces venelles escarpées où ruissellent des eaux usées.

Ces ruelles boueuses et ses masures grises s’enchevêtrent en effet jusqu’aux parapets du fleuve-cloaque gorgé de dé­chets plastiques. Les îlots d’ordures où broutent les chèvres émergent d’entre des filets d’eau glaciale – car seule la fonte des neiges au printemps en gonflera assez le débit pour char­rier les immondices jusqu’à l’Indus, au Pakistan voisin : en attendant la décrue d’été, avec son retour des accumulations d’ordures et des menaces de choléra pour aggraver celles du coronavirus. Accroupis sous les ponts, emmitouflés de châles, les groupes de désespérés se chauffent autour des feux de pneus en s’échangeant leurs seringues d’héroïne. Il est vrai que le pavot, lourdement cultivé dans le sud afghan, raffiné au Pakistan voisin, finance richement l’effort de guerre des tâlebân qui tous les jours infiltrent et tuent dans Kaboul.

Ce fleuve de Kaboul constitue toutefois le scandale cen­tral, voire l’illustration presque poignante de l’incurie deve­nue quasi-aberrante de l’occupation américaine : soit la vignette d’une corruption généralisée, symptôme de désin­tégration sociale. Tous les jours, aura noté crûment le journal même des troupes des États-Unis, dans le numéro de Stars and Stripes daté du 12 septembre 2020, l’Ambassade améri­caine et le quartier-général de l’OTAN auront déversé 79 493 litres (21 000 gallons) du liquide de leurs propres latrines, ajoutés au 45 424 litres (12 000 gallons) suintant des troupes internationales cantonnées près de la cité, dans cet égout à ciel ouvert qui fend comme une blessure toute la capitale afghane. Plus exactement, les autorités américaines auront sous-traité – sans surveillance – l’évacuation de leurs déchets par l’entremise d’une entreprise afghane, Makrorayon Waste Water Treatment, laquelle s’est contentée d’engranger la lar­gesse étrangère tout en déversant, sans les traiter, les eaux usées étrangères dans le fleuve de leurs concitoyens.

Pour citer le propre Président Trump (entendu par l’offi­cier Guy Snodgrass dans Holding the Line: Inside Trump’s Pen­tagon with Secretary Mattis, New York 2019) devant ses offi­ciers interloqués au sein du haut commandement militaire américain, réunis devant lui à Washington le 18 janvier 2018: « Seriously, who gives a shit about Afghanistan?« (3)

Avant de quitter Kaboul à la fin de l’hiver 2020 passé (contraint d’y assurer désormais mes cours par télétransmis­sion, COVID oblige), je méditais de ma fenêtre, par-dessus la frise barbelée de nos murs, l’horizon des crêtes enneigées de l’Hindou-Kouch, à surgir de la grisaille urbaine aussi pures que jamais à en étinceler sous un ciel d’émail : l’Afghanistan d’autrefois. Je préparais à ma table de travail mon dernier cours du jour sur le franchissement de ces mêmes montagnes – j’en distinguais d’ici un très haut col entre deux sommets – par les armées d’Alexandre lors du dur hiver de 329 avant Jésus-Christ. Mais l’heure est-elle à pareilles rêveries en hiver 2021 ? Après le dégoût, s’impose l’analyse de la colère froide.

2- Négativités et contradictions impériales en Afghanistan, de l’Angleterre victorienne à l’Union soviétique et aux États-Unis

La misère révèle. L’échec occidental en Afghanistan reste celui d’une civilisation, la nôtre.

La coalition de démocraties libérales occidentales, conduite par les États-Unis, s’était engouffrée dans ces montagnes d’Asie Centrale en novembre 2001, pour interdire à toute cette rocaille de servir de sanctuaire imprenable au groupe « islamiste » qui entendait s’en faire une base – car c’est là bien le sens du mot al-Qâida qu’abritaient les tâlebân – pour en déclencher, invulnérable, sa terreur internationale.

Deux décennies plus tard, l’Administration Trump, au cré­puscule de son mandat en janvier 2021, réduisait sa présence armée, apparemment vaincue, à un reliquat de 2 500 effec­tifs (les autres troupes de l’OTAN en comptaient cependant encore 10 000), en échange d’une promesse toute formelle (et impossible à imposer) de la part de ces mêmes tâlebân de rompre désormais avec al-Qâida et Daech : c’est-à dire le droit éventuel de river derechef, sur une société afghane ren­due exsangue, leur propre code de valeurs farouches, Wash­ington ne s’en souciant manifestement plus, en s’engageant toutefois d’empêcher leur sol afghan de servir de base future contre les États-Unis.

Les valeurs occidentales de démocratie, de droits des femmes, de liberté de parole et tout le reste pour le bonheur du peuple afghan, prônées américaines par excellence lors de l’invasion de novembre 2001 par l’Administration George W. Bush, devenaient-elles non avenues pour l’Administration de Donald J. Trump au moment de retirer la moitié des der­niers effectifs en janvier 2021 ?

Soyons justes. Par son approche grossière de la diploma­tie, l’Administration Trump aura aussi simplifié de manière roide, mais avec la netteté claire des caricatures, l’attitude fondamentale de Washington vis-à-vis de l’Afghanistan – ap­proche semblable d’ailleurs à celle des deux précédents en­vahisseurs du pays, Anglo- Indiens au XIXe siècle, Soviétiques du XXe :

L’Afghanistan moderne est un terrain négatif, non pas convoité pour ses ressources, mais un espace à neutraliser : c’est-à-dire à envahir afin de l’interdire militairement à toute puissance ou force politique jugée, au moment donné de l’invasion, insupportablement hostile à la puissance envahis­sante.

Pour Calcutta, Moscou, Washington, en attendant Islâmâ­bâd, l’Afghanistan successivement occupé de 1839 à 2001 aura toujours représenté une colonie stratégique.

Une colonie stratégique se distingue d’une colonie d’ex­ploitation économique. L’occupant n’y cherche guère à en développer l’infrastructure pour en espérer des revenus, mais avant tout veut s’en assurer l’espace à titre purement défensif.

La puissance occupante peut certes afficher publique­ment son intention d’y contribuer aux progrès humanitaires – depuis les bienfaits du socialisme à la soviétique jusqu’aux apports du prospère libéralisme américain – dans le souci de séduire l’opinion internationale et celle, interne, du pays en­vahi. Mais telle bienveillance ne s’avère jamais la priorité de la puissance occupante.

Mais les mots humanitaires restent dits, à en cingler mo­ralement l’occupant défait par la suite. Au moment de justi­fier l’invasion anglo-indienne de Kaboul en 1839, première de la série des invasions modernes, le Manifeste de Simla qui déclarait la guerre à l’émir Dôst-Mohammad pour le rempla­cer par le protégé anglais Shâh Shodjâ`, et promulgué par les autorités britanniques en Inde le 1er octobre 1838, sou­lignait : « His Majesty Shah Shoojah-ool-Moolk will enter Afghanistan surrounded by his own troops, and will be supported against foreign interference and factious opposition by a British army. The Governor-General confidently hopes that the Shah will be speedily replaced on his throne by his own subjects and adherents, and when once he shall be secured in power, and the independence and integrity of Afghanistan established, the British army will be withdrawn. The Governor-General has been led to these measures by the duty which is imposed upon him of providing for the security of the possessions of the British Crown; but he rejoices that, in the discharge of his duty, he will be enabled to assist in restoring the union and prosperity of the Afghan people. » (« Sa Majesté le Shâh Shodjâ`-ol-Molk entrera en Afgha­nistan entouré de ses propres troupes, et y sera soutenu contre les interférences étrangères et les factieuses par une armée britannique. Le Gouverneur-Général caresse l’espoir avec confiance que le Shâh s’y verra rapidement replacé sur son trône par ses propres sujets et adhérents, et qu’une fois [ce souverain] assuré de son pouvoir, et l’indépendance et l’intégrité de l’Afghanistan établies, l’armée britannique s’en retirera. Le Gouverneur-Général s’est vu contraint de prendre ces mesures par le devoir qui lui incombe de veiller à la sécurité des possessions de la Couronne britannique ; mais il se réjouit, en accomplissant ce devoir, de l’occasion qui lui est offerte de contribuer à restaurer l’union et la prospérité du peuple afghan.« ) (4)

Mots rédigés hier, mutatis mutandis, par les Soviétiques installant Kârmal au pouvoir en 1979 ou par la coalition occi­dentale plaçant Karzaï en 2001 ?Négatives, les deux interventions britanniques à Kaboul en 1839-1842 et 1878- 1880, pour empêcher le glissement du royaume afghan dans la sphère d’influence impériale russe : deux échecs militaires rattrapés ensuite, cependant, par la brillante diplomatie de Londres alors.
Négative encore, l’invasion de Kaboul par l’Armée Rouge en 1979-1989, pour prévenir l’effondrement du gouverne­ment communiste afghan dont Moscou redoutait l’effet de contagion délétère sur l’ensemble de l’empire soviétique – crainte au demeurant amplement confirmée.
Négative toujours, en 1979-1989, l’assistance armée américaine fournie, à travers les canaux du Pakistan, aux combattants antisoviétiques afghans – ceux du moins choisis par Islâmâbâd -, pour affaiblir ou même contraindre l’Armée Rouge au retrait.
Négative bien sûr, l’occupation américaine depuis 2001, pour priver al-Qâ`ida et ses émules de leur sanctuaire afghan – opération au succès devenu plus qu’incertain.
Négatif enfin, le soutien du Pakistan aux tâlebân d’au­jourd’hui, non pas tant pour entraver la puissance américaine dans la région, qu’afin d’empêcher toute résurrection viable d’un État afghan qui serait de nouveau, autonome, en mesure comme avant 1979 de s’allier à l’Inde en poussant ses reven­dications territoriales irrédentistes contre Islâmâbâd : longue subversion pakistanaise jusqu’à présent plutôt réussie.

Sous telle inondation continue d’entreprises impériales négatives pendant deux siècles, guère étonnant d’y voir som­brer la nation afghane.

Comparons toutefois plus finement ces négativités impé­riales.

Les ressemblances restent les plus claires, donc s’éclaire, entre les équipées afghanes britanniques d’autrefois, l’amé­ricaine d’aujourd’hui.

L’observateur en tirera les règles qui s’appliquent aussi, partiellement, aux opérations menées sur le même terrain afghan par des voisins autoritaires ou despotiques : l’URSS des années 1980, le Pakistan depuis.

Il faut être Américain singulièrement provincial pour s’aveugler sur l’évidente continuité de notre civilisation poli­tique « anglo-saxonne » (comme disent les Français) d’une rive à l’autre de l’Atlantique, semblable à la parenté culturelle antique entre Athènes et Syracuse fussent-elles rivales, au transfert du pouvoir de Rome à Byzance ou entre Damas et Bagdad aux débuts de l’ère médiévale.

Londres au XIXe siècle, Washington au XXe et début XXIe, auront conduit des entreprises impériales très similaires, qualifiables de « démocratiques » : en Afghanistan comme ail­leurs.

Une initiative militaire lancée par une démocratie impé­riale en terrain lointain demeure étroitement sujette, à Londres puis à Washington, aux alternances du pouvoir entre partis rivaux, lesquelles quêtent à dates régulières l’approba­tion de leurs électeurs métropolitains.

Importe peu l’identité nominale de ces partis dominants qui alternent dans les deux grandes démocraties impériales qu’auront été Londres puis Washington : Libéraux ou Conser­vateurs, Démocrates ou Républicains (du moins jusqu’à la dérive fascisante des Républicains américains à partir de 2016) – ont en réalité peu d’incidence sur le déroulement des opérations guerrières.

C’est la double pression des élections récurrentes en métropole, des événements militaires sur le terrain, qui interpelle, et infléchit, la politique du protagoniste guerrier du moment : Conservateur ou Libéral, Républicain ou Démo­crate, à Londres comme à Washington.

Le parti au pouvoir à Londres s’affichait ainsi Libéral lors du cabinet de Lord Melbourne qui déclencha la Première Guerre anglo-afghane en 1838 : pour prouver aux Conservateurs de l’opposition combien un Whig comme lui savait se montrer aussi « dur », vis-à-vis du Tsar, que le parti des Tories ne cessant de protester contre la mollesse du gouvernement libéral face aux empiètements russes au Moyen-Orient. Pourtant ce sont bien les Conservateurs ou Tories de Lord Peel, une fois élus en 1841, qui mirent fin au conflit en 1842.

En revanche, les Conservateurs de Lord Disraeli lancèrent la Seconde Guerre anglo-afghane de 1878, toujours pour barrer le même chemin des Indes aux Russes : confrontation armée à laquelle ce furent les Libéraux de Gladstone à mettre un terme en 1880.

Pareil jeu de bascule aux États-Unis : le durcissement de la réaction américaine contre les envahisseurs soviétiques en Afghanistan débuta sous l’Administration du Démocrate Carter dès 1979, se poursuivit sous le Républicain Reagan de 1981 à 1988 ; l’opération militaire contre les tâlebân décidée en 2001 par le Républicain George W. Bush s’est vue relayée dès 2009 – fût-ce à contrecœur – par le Démocrate Barack Obama qui porta les effectifs jusqu’à 130 000 soldats sur le terrain en 2011 avant de les réduire dès 2012.

Si le « Républicain » Donald Trump préconisait un retrait total qu’il espérait parachever, une fois réélu, en mai 2021, le Démocrate Biden en a interrompu le repli dès son entrée en fonctions le 20 janvier 2021, pour examiner la situation réelle, avant de se voir à son tour probablement contraint, comme le Démocrate Obama avant lui – par la logique cruelle du terrain – de renforcer de nouveau le corps expédi­tionnaire américain à Kaboul.

Colonie stratégique à répétition, l’Afghanistan concerne donc un territoire dépourvu d’enjeux économiques impor­tants pour ses envahisseurs modernes, néanmoins considéré utile, voire vital, pour y assurer des impératifs de défense – du moins lors de la conjoncture régionale ou mondiale au moment donné.

La crainte, intolérable, d’une influence russe menaçant de s’avérer durable à Kaboul au XIXe et XXe siècles, puis d’une implantation tenace d’al-Qâ`ida au tournant du XXIe, aura dicté toutes les successives interventions des démocraties impériales anglo-saxonnes, britanniques ou américaines, sur le terrain afghan.

Une expédition coloniale stratégique représente pour une démocratie impériale un investissement à lourds fonds perdus – rentabilisables seulement en termes d’une essen­tielle sécurité à y gagner.

Promouvoir une guerre stratégique lointaine n’est pas électoralement très payant en métropole. Le parti au pou­voir, qui se résout à entreprendre une telle guerre, doit donc réunir, face à ses électeurs contribuables, les conditions sui­vantes :
– Définir pour le public métropolitain le caractère abso­lument vital de l’expédition pour la sécurité de la métropole elle-même – fût-ce au moyen de grossières simplifications de propagande.
– Rappeler la haute vocation humanitaire de l’expédition, laquelle apportera un degré de civilisation supérieure à une contrée supposée barbare.
– S’assurer au départ d’une supériorité technologique mi­litaire écrasante, pour pulvériser toute éventuelle opposition locale
– Affirmer que l’opération sera très, très rapide, dès lors moins coûteuse.
– N’expédier qu’une troupe professionnelle, donc volon­taire, et surtout très réduite car elle dispose d’armements écrasants, et en évitant soigneusement d’envoyer des contin­gents tirés de l’électorat métropolitain.
– Car le public métropolitain saluera l’héroïsme de quelques professionnels métropolitains tués sur le terrain, mais ne tolérera jamais longtemps trop de pertes causées à des troupes métropolitaines expédiées de force pour renfor­cer le noyau professionnel en cas d’échec.
– Le public métropolitain applaudira en effet une opéra­tion rapidement victorieuse, peu coûteuse en vies métropo­litaines, fût-ce au prix de milliers de pertes parmi les forces locales alliées ou dans l’opposition.
– En dehors donc des protestations de rares voix huma­nitaires en métropole, les nouvelles de milliers de pertes de ressortissants autochtones seront accueillies par l’opinion publique métropolitaine avec indifférence.
– Dans les premiers temps de la guerre, le parti métropo­litain au pouvoir muselle l’opposition politique en se drapant de patriotisme, pour accuser toute critique de porter atteinte à l’honneur de la patrie, à la sécurité de nos braves militaires sur le lointain terrain, etc.
– Une fois les premières opérations militaires réussies, et la résistance locale balayée, l’expédition devra cependant très vite rétablir une administration locale pour lui servir de relais, avec un nombre adéquat de fonctionnaires civils, de soldats et de policiers du pays recrutés, afin de maintenir le nouvel ordre.
– Ces relais locaux coûteront moins cher, d’évidence, que des professionnels métropolitains dépêchés : avantage éco­nomique. À ces gens du pays, aussi, d’essuyer le gros des pertes, si les opérations militaires continuent – car après tout, it’s their country, c’est leur pays.
– Telles conditions couronnées de succès, si elles per­durent, assurent la continuité d’une occupation largement relayée par une efficace collaboration locale qui y trouve suf­fisamment d’intérêt.

Ces conditions se transforment toutefois comme les mosaïques multicolores d’un kaléidoscope si, en revanche, l’occupation s’enlise dans un interminable semi échec, de la sorte :
– Si une grosse résistance locale s’obstine, se dérobe, se durcit, perdure, en interminable guerre d’escarmouches et d’embuscades.
– Si la collaboration locale avec l’occupant s’avère être inefficace, corrompue, donc par trop impopulaire.
– Si en effet la collaboration locale, pas assez sûre de la durée de l’occupation, cherche à en profiter dans le très court terme en détournant à son profit le maximum de fonds fournis par l’occupant.
– Si la collaboration locale joue l’avenir à pile ou face, en ménageant ses contacts avec l’opposition locale ; l’occupant ne sait plus sur quel collaborateur local vraiment compter.
– Spécialité des guérillas afghanes depuis près de deux siècles : créer une terre brûlée humaine autour de l’occupant, en intimidant ou en assassinant tout collaborateur véritable.

En se prolongeant ainsi, la guerre devient coûteuse, dé­mentant les pronostics illusoires du gouvernement métropo­litain qui l’aura enclenchée. Alors :
– L’opposition politique métropolitaine relèvera la tête, dénoncera l’incompétence gouvernement, son gâchis des fonds publics, sa mise en péril de nos braves soldats (les pertes des gens du pays ne seront mentionnées qu’en deu­xième lieu, voire peu.)
– Le gouvernement rétorquera en cherchant à conclure rapidement la guerre,
a) soit en expédiant des renforts pour la gagner enfin – mais c’est une mesure qui risque une impopularité croissante en métropole;
b) soit en négociant son retrait avec l’opposition locale (fût-ce au sacrifice du gouvernement local collaborateur), avec la seule exigence que telle opposition locale n’engagera pas, ou plus, des activités hostiles envers la sécurité globale de la puissance occupante, désormais en position de repli ;
c) complication supplémentaire : le gouvernement mé­tropolitain qui a déclenché la guerre perd sa majorité au mi­lieu des négociations entamées ; son successeur les reprend.

Telles se seront déroulées avec une régularité de métro­nome les opérations coloniales des diverses puissances im­périales démocratiques, dont celles actives en Afghanistan de 1838-1842 à nos jours.

La variante impériale autoritaire de la Russie tsariste au Caucase et en Asie Centrale au XIXe siècle, ou de l’URSS à Kaboul en 1979-1989, s’est vue fondée sur un régime libre d’expédier ses troupes sans opposition parlementaire pos­sible.

Mais même dans l’Union soviétique finissante de l’ère Gorbatchev, à partir de 1985, le chiffre toujours plus élevé des pertes russes, et l’impossibilité d’asseoir un régime pro-russe stable en Afghanistan auront contraint le retrait de l’Armée Rouge en 1989.

3- L’enchevêtrement afghano-pakistanais et sa dimension « islamique »

Mais une complication afghane accrue s’ajoute aux conflits de Kaboul depuis 1978-1979 et en aggrave l’enjeu plané­taire : l’idéologique, notamment l’islamique.

La dimension islamique des conflits afghans actuels en a fait éclater le schéma colonial conventionnel ci-dessus.

L’URSS de Leonid Brejnev s’engageait dans son aventure afghane en 1979 pour enrayer la décomposition du régime communiste local de Kaboul.

Mais l’opposition locale, en se réclamant de l’Islam, s’arc-boutait sur une contestation idéologique autrement plus puissante que celle d’un marxisme soviétisé en pleine déca­dence intellectuelle, planté en terre conservatrice afghane.

L’histoire culturelle moderne de l’Islam est celle, en effet, d’une longue humiliation, cuisante, soldée par une domina­tion européenne presque totale de toutes les terres musul­manes, du Maroc à l’Indonésie, à la fin de la Première Guerre Mondiale. Les troupes britanniques en 1919 occupaient même Istanbul et Téhéran. Dans le panorama de ce désastre, seul l’Afghanistan survivait, royaume vassal de l’Inde anglaise sans doute, mais néanmoins formellement indépendant – indépendance victorieusement défendue par ses armes en 1842 et en 1879.

S’exprimant du sein d’une civilisation qui valorise forte­ment le courage et le martyre du guerrier, l’opinion musul­mane planétaire aura prodigué son admiration pour les trois principaux exploits guerriers grâce auxquels, au cours du XXe siècle, trois nations musulmanes recouvraient leur indépen­dance – non pas octroyée, mais arrachée au prix du sang : la Turquie en 1923, l’Algérie en 1962, enfin l’Afghanistan en 1989.

La Turquie et l’Algérie, toutefois, s’orientaient vers une laïcité absolue prônant un nationalisme laïc – option aussi des dirigeants princiers afghans de 1919 à 1978. Seul l’Afgha­nistan insurgé des années 1979-1989 se réclamait ouverte­ment de la bannière de l’Islam en tant que tel. La victoire sur l’Armée Rouge fut donc celle de réels modjâhedîn, de com­battants-saints, sur les mécréants soviétiques.

Pour les mouvances islamistes mondiales, la guerre so­viéto-afghane en devenait dès lors le théâtre cosmique d’un affrontement entre les forces du Mal et celles du Bien.

Le mouvement islamiste moderne, apparu aux lende­mains de la Première Guerre Mondiale avec la fondation du Parti des Frères Musulmans au Caire en 1927, s’allia vite idéologiquement au régime fondamentaliste saoudien pour dénoncer le nationalisme laïc et préconiser le rétablissement intégral de la Loi coranique, condition absolue, presque mes­sianique et millénariste, d’un retour de la grandeur passée de la condition musulmane.

En dehors de Riyad, les partis islamistes vécurent une longue opposition politique face aux courants laïcs et natio­nalistes dominants pendant la plus grande partie du XXe siècle.

En revanche, le Pakistan, érigé sur les ruines de l’Empire britannique des Indes en 1947, se réclama, dès sa fondation, de l’islamisme, et en appuyant le trait surtout après la poli­tique d’islamisation de toute la législation du pays décrétée par le régime du général Zia-ol-Haq à partir de 1977. La révo­lution islamique de Téhéran portait à son tour au pouvoir, en 1979, une sorte de branche chiite de l’idéologie des Frères Musulmans.

L’invasion soviétique de Kaboul le 27 décembre 1979 éclata donc en pleine crise islamiste mondiale, et l’aggrava.

Téhéran révolutionnaire – car l’âyatollâh Khomeynî en­tendait surmonter l’ancien clivage sectaire entre chiites et sunnites en lançant son appel à la fois contre la corruption de Riyad et face à l’impérialisme de Washington à tous les musulmans du globe – contestait sans doute la légitimité de la présence américaine dans la région, mais, surtout, dénon­çait de surcroît le régime saoudien pour son inféodation aux intérêts pétroliers et stratégiques de Washington. Le nou­vel Iran proclamait dès 1979 son soutien à toutes les forces islamistes radicales à l’intérieur du royaume saoudien qui chercheraient à en renverser la monarchie, depuis les mino­rités contestataires chiites sur la plage du Golfe, jusqu’aux militants sunnites qui s’emparèrent brièvement en automne 1979 de la Grande Mosquée de la Mecque – la maison de Saoûd n’étant plus digne, selon la propagande de Téhéran, d’être Gardienne des Lieux Saints.

La monarchie sunnite saoudienne réagit en flétrissant aussitôt le nouveau régime de Téhéran de chiite, donc d’héré­tique – pour en bloquer la propagande en terre d’Islam sun­nite et donc en restreindre la portée aux seules populations chiites.

Alors même que les Soviétiques envahissaient l’Afghanis­tan le 27 décembre, Washington et Riyad au crépuscule de l’an 1979 resserrèrent leur alliance, dans l’espoir d’endiguer, par la récupération et l’encouragement partout des mouve­ments sunnites les plus radicaux, donc les plus anti-chiites, tout dangereux débordement du rayonnement iranien à tra­vers la zone entière.

Cette politique de double endiguement idéologique saou­do-américain, appuyée sur le sunnisme radical, aura visé, de 1979 à 1989, à contenir à la fois l’influence de Moscou et de Téhéran – et depuis 1989, de l’Iran surtout.

La légèreté idéologique de Washington laisse songeur : ainsi donc une démocratie impériale occidentale s’est-elle impliquée dans la guerre sectaire d’une autre civilisation reli­gieuse, en contribuant à attiser la haine des sunnites contre les chiites – rancune pourtant assoupie depuis les conflits régionaux entre Ottomans sunnites et Séfévides chiites aux XVIe et XVIIe siècles.

Mais un regard attentif, s’en glaçât-il d’effroi, posé au­jourd’hui sur les pays qui entourent l’Iran avec des popula­tions tant sunnites que chiites, constate le complet désastre sectaire et humanitaire qui les déchire tous, sans exception : conséquence de la guerre d’influence que s’y livrent depuis deux générations, soit depuis 1979, Riyad et Téhéran : du Liban à la Syrie, de l’Irak au Yémen – et à l’est des confins iraniens, l’espace meurtri afghano-pakistanais.

La tragédie afghane appartient aussi à cette catastrophe sectaire plus large, qui la dépasse mais l’éclabousse de sang : désastre d’une civilisation religieuse qui, pour Kaboul, passe avant tout par Islâmâbâd, « la cité de l’Islam. »

C’est en réalité depuis trois-quarts de siècle que Kaboul et Islâmâbâd s’entraînent une spirale toujours plus mortifère pour chacun. En émergeant de l’effondrement de l’Empire britannique des Indes en 1947, le Pakistan découvrait avec stupeur qu’un seul pays au monde votait contre son accès aux Nations Unies : le royaume alors officiellement neutraliste d’Afgha­nistan. Kaboul irrédentiste, réclamait la rétrocession – ou du moins l’autodétermination – des territoires frontaliers autre­fois afghans annexés, en 1893, par les Britanniques, le long des confins dits de la « Ligne Durand » – du nom du fonction­naire colonial anglais, Sir Mortimer Durand, qui d’abord la traça : Ligne qui sectionnait en deux l’ethnie pachtoune.

Le Pakistan refusa cette rétrocession territoriale.

Or Moscou et New Delhi soutinrent diplomatiquement la revendication irrédentiste afghane aux dépens du Pakistan. Le Pakistan s’allia donc aux États-Unis, car Washington se ré­jouissait d’armer ce long et très peuplé pays, étendu depuis les plus hautes cimes de l’Asie Centrale – d’où mieux surveil­ler l’URSS – jusqu’à l’embouchure du Golfe.

Le véritable transfert des pouvoirs stratégiques régionaux de Londres à Washington, au lendemain du retrait britan­nique des Indes, suivi du partage immédiat du sous-conti­nent entre l’Inde laïque et neutraliste de Jawaharlal Nehru, et le Pakistan islamique de Mohammad `Alî Jinnah le 15 août 1947, s’est vu amplement documenté, entre autres, par l’ac­tuel chercheur indien Narendra Singh Sarila (The Shadow of the Great Game: The Untold Story of India’s Partition, New Delhi 2005.)

Cet érudit a repéré les citations-clef où transparaît toute l’inquiétude des officiers britanniques du temps à constater l’inclination philo-soviétique toujours plus prononcée de la nouvelle Inde de Nehru, mais rassurés, du moins, de voir l’essentiel du dispositif militaire et des bases stratégiques de l’ancien Empire des Indes resté sur le territoire du nouveau Pakistan – ce dont ils avertirent bien entendu leurs homolo­gues du Haut Commandement américain :

Air Marshal Tedder, Royal Air Force Chief of Staff : “We required certain strategic facilities in India, no matter how small these facilities were. Some were better than none.” (« Nous avions l’ exigence de [préserver] certaines facilités straté­giques en Inde, si petites fussent-elles. En garder quelques-unes vaudrait toujours mieux que rien. »)

Field Marshal Montgomery, British Army Chief of Staff: “From the broad aspect of Commonwealth strategy, it would be a tremendous asset if Pakistan, particularly the Northwest, remained within the Commonwealth. The bases, airfields and ports in Northwest India would be invaluable to Commonwealth defence.”(« Du point de vue plus large de la stratégie du Commonwealth, il s’agirait d’un atout immense si le Pakistan, et tout par­ticulièrement sa province du Nord-Ouest, demeurait au sein du Commonwealth. Les bases, les aérodromes et les ports du nord-ouest des Indes n’auraient pas de prix pour la défense du Commonwealth.« )

Report of the Chiefs of Staff of the British Army, Navy and Air Force : “The area of Pakistan is strategically the most important in the continent of India and the majority of our strategic requirements could be met … by an agreement with Pakistan alone.” (« L’aire du Pakistan est stratégiquement la plus importante du continent indien, aussi la majorité de nos exigences stratégiques se verrait-elle satisfaite … à travers un ac­cord avec le seul Pakistan.« )

Les Américains se hâtèrent donc après 1947 de renfor­cer le Pakistan face aux menaces perçues des Soviétiques dans la région, appuyés par leur partenaire si complaisant de l’époque, l’Inde neutraliste de Nehru.

Cependant, désormais alliés du Pakistan, les Américains se voyaient à leur tour impliqués dans le différend frontalier opposant le Pakistan à Kaboul. Washington trancha. Pour complaire aux Pakistanais, les Américains repoussèrent en 1954 la demande du gouvernement afghan d’adhérer à son tour à l’alliance occidentale se protéger, bien sûr, d’un voisin oriental désormais surarmé.

Le rejet par Washington en fut même insultant. Kaboul dépêcha jusqu’à son ministre des Affaires étrangères, le prince Naîm, quémander une audience et une alliance dans la capitale américaine. En vain. Le Secrétaire d’État de l’époque, John Foster Dulles, refusa de recevoir son homologue afghan, en lui intimant en janvier 1954 sa réponse négative à travers un simple et bref billet – dont copie fut enfin communiquée le 12 décembre 1976, par le prince Naîm lui-même, à un ancien ambassadeur des États-Unis à Kaboul, Leon Poullada, venu enquêter sur la dégradation passée des relations afghano-américaines :

“After careful consideration, extending military aid to Afghanistan would create problems not offset by the strength it would generate. Instead of asking for arms, Afghanistan should settle the Pushtunistan dispute with Pakistan.” (« Après soigneuse considération, [il nous apparaît] qu’étendre une assistance armée à l’Afghanistan créerait des problèmes nullement compensés par la force que telle assistance générerait. Au lieu de quémander des armes, l’Afghanistan devrait régler son différend sur le Pachtounistan avec le Pakistan. »)

Pire, allait apprendre l’ambassadeur Poullada, le Secré­taire d’État Dulles avait trahi aussitôt la réserve diplomatique de rigueur, pour partager ce texte avec l’Ambassade pakista­naise à Washington. Pire encore, le gouvernement afghan de l’époque en eut vent.

La régence dictatoriale du Prince Daoud, cousin du roi Zâher et Premier Ministre alors tout-puissant, laïc nationa­liste animé des plus vifs ressentiments antipakistanais car irrédentiste pachtoun acharné, en tira la fatale conséquence. Repoussé par Washington, Kaboul accepta dès lors l’offre de Moscou, en 1955, d’équiper, de former, de financer toute l’armée afghane – dans le respect formel proclamé, bien sûr, de la stricte neutralité internationale du pays, hautement affirmé, bien sûr, par la diplomatie soviétique du temps.

Vingt-trois ans plus tard, le 27 avril 1978, les officiers com­munistes afghans, formés par leurs conseillers soviétiques, s’emparaient du pouvoir à Kaboul, dans un coup d’État dont les retombées sanglantes dans la région n’ont plus cessé.

Le Pakistan depuis sa naissance en 1947 ne s’est jamais délesté de sa vision d’un Afghanistan « neutraliste » en prin­cipe, mais en pratique hostile, dangereux, obstiné à démem­brer son voisin oriental d’une partie du légitime territoire de celui-ci légué par les Britanniques, vecteur d’influences soviétiques de 1947 à 1991, et partenaire diplomatique de l’Inde depuis toujours.

La riposte pakistanaise contre Kaboul s’est donc organi­sée en quatre grands temps.

1) D’abord, de 1947 à 1975, le Pakistan s’est appliqué à intégrer les territoires frontaliers contestés toujours plus étroitement dans son économie, pour y prévenir toute ulté­rieure tentative irrédentiste afghane appuyée tant par l’Inde que par l’URSS.

2) Puis, en 1975, le régime en principe libéral du Premier Ministre pakistanais `Alî Bhutto choisit de soutenir désor­mais une contestation islamiste afghane contre le régime du Prince Dâoûd (devenu Président à vie d’une République d’Af­ghanistan proclamée en 1973), dans l’espoir que ces oppo­sants intérieurs islamistes une fois au pouvoir corrigeraient la dérive soviétisante de Kaboul, renonceraient aux reven­dications irrédentistes contre le Pakistan, et appuieraient le Pakistan contre l’Inde.

L’insurrection islamiste de 1975 contre Dâoûd échoua (le jeune Massoud y participa par idéalisme et en apprit long sur les manœuvres pakistanaises), mais cristallisa la stratégie de­venue permanente du Pakistan vis-à-vis de son voisin afghan jusqu’à nos jours :
a) Appuyer durablement les contestations islamistes afghanes, idéologiquement arrimées de près aux formations islamistes pakistanaises, contre les gouvernements laïcs de Kaboul ;
b) Fournir asile sur sol pakistanais, avec une assistance très conséquente tant logistique que financière et militaire, aux formations islamistes afghanes ;
c) Favoriser les islamistes afghans pachtouns, aux dépens des Tâdjîks ou autres ethnies, pour gagner les faveurs de l’ethnie pachtoune en Afghanistan et neutraliser ainsi son irrédentisme historique envers Islâmâbâd ;
d) Néanmoins diviser toujours cette contestation isla­miste afghane, en en irriguant financièrement plusieurs partis, afin d’entraver leur unification ou leur coalition trop étroite qui pourrait devenir éventuellement trop puissante et dangereuse à son tour – le Pakistan devant rester le maître absolu de ce jeu politique en y exaspérant les rivalités ;
e) En armant les insurrections continues desdits islamistes afghans, contribuer à rendre Kaboul incapable de contrôler son propre sol national ;
f) Le cas échéant, porter une faction islamiste afghane au pouvoir à Kaboul, dans le but d’y démanteler, sous camou­flage « islamique », toutes les structures nationales de l’État afghan, progressivement mises en place depuis la déclara­tion d’indépendance complète du royaume par rapport aux Britanniques en 1919, et avec l’octroi de sa première Consti­tution d’esprit très moderne en 1923 :
– en y promouvant la supériorité des seuls Pachtouns (en­viron 40 %) contre toutes les autres ethnies,
– et des seuls Sunnites (environ 80 %) envers toutes les autres communautés religieuses (chiites des Douze, chiites des Sept, Sikhs),
– et en interdisant l’éducation supérieure des filles tout en renvoyant des administrations tout leur personnel qualifié féminin,
– afin de provoquer de la sorte l’éclatement social et l’effondrement administratif de l’État afghan, lequel resterait sans doute toujours légalement « indépendant » aux yeux de la « communauté internationale », mais réduit, de fait, à un protectorat d’Islâmâbâd: sorte de prolongement déguisé des territoires tribaux pachtouns pakistanais dotés d’autonomie – mais chapeautés par le Pakistan.

3) Mais c’est l’invasion soviétique directe de l’Afghanis­tan le 27 décembre 1979 qui permit au Pakistan de mettre en œuvre, dans une troisième phase, cette stratégie à très grande échelle – baptisée strategic depth, « profondeur stra­tégique », par l’État-major pakistanais.

La dictature militaire du général Ziâ-ol-Haq au pouvoir de­puis 1977 (lequel soit dit en passant fit pendre son prédéces­seur Alî Bhutto au cours de cette même année de crise mon­diale en 1979) gagna l’appui massif à la fois des États-Unis, de l’Arabie Saoudite et de la Chine (ennemie de Moscou et New Delhi et soucieuse aussi de se ménager le corridor géogra­phique pakistanais afin de s’assurer son accès au Golfe), pour déclencher massivement cette opération contre un gouver­nement de Kaboul désormais ouvertement communiste.

Les bouleversements de l’année 1979 à travers la région entière – notamment la guerre d’influence grandissante entre Riyad et Téhéran – injectèrent cependant des éléments toujours plus « islamistes », dans la stratégie afghane pakista­naise :

a) La dictature du général Ziâ s’aligna sur Riyad contre Téhéran en s’affirmant, non seulement « islamique », mais sunnite, et même sunnite de tendance toujours plus saou­dienne ou wahhâbite, à en ouvrir tout son territoire aux mis­sionnaires wahhâbites saoudiens, pour y faire pièce à toute influence iranienne : au risque pleinement accepté de margi­naliser la grosse minorité chiite pakistanaise, laquelle forme au moins un cinquième du pays. Les attentats d’inspiration wahhâbite achèvent depuis lors d’y assécher par la terreur tous les anciens courants spirituels de la riche civilisation indo-musulmane, dont notamment ses écoles soufies.

b) Ce tournant anti-chiite pakistanais aura permis à Islâ­mâbâd tout au long des années 1979-1989 de se poser en garant de la sécurité géopolitique régionale tant américaine que saoudienne : en canalisant les ressources militaires et fi­nancières consenties par Washington et Riyad vers les seules formations islamistes sunnites afghanes les plus intensément radicales sur le terrain de la guérilla, les services de rensei­gnements – l’Inter-Services Intelligence Directorate (ISI) – de l’État-major du Pakistan s’en assuraient la suzeraineté.

De la sorte, Kaboul communiste devait se trouver consi­dérablement gêné pour contrôler son territoire.

Et, en cas de recul soviétique, un Afghanistan post-com­muniste, dominé par des islamistes sunnites étroitement dépendants du Pakistan, ne risquerait plus jamais de renouer avec l’Inde (principal avantage pour Islâmâbâd), et aussi et surtout (aux yeux de Riyad et Washington), de basculer sous influence iranienne.

c) L' »islamisation » du conflit soviéto-afghan des années 1980 étendit ainsi ses vagues à travers le globe. Le champ de bataille afghan, pour une grande partie de l’opinion musul­mane planétaire, devenait le théâtre symbolique privilégié d’une glorieuse résurrection guerrière de la grande Demeure de l’Islam – du Dâr al-Islâm tout entier à en transcender ces frontières nationales artificielles imposées par les colonia­listes européens – contre la domination des non-musulmans et leur mécréance.

La guerre soviéto-afghane permit en outre au Pakistan des années 1980 de redorer son blason musulman, si l’on ose dire. De 1947 à 1979, le Pakistan avait beau clamer son soutien à toutes les causes islamiques et principalement arabes -de l’Algérie à la Palestine-, il ne s’en voyait guère soutenu à son tour – contre l’Inde à propos du Cachemire par exemple – par l’opinion publique arabe (souvent encline à déprécier les musulmans non-arabes comme autant de croyants de seconde catégorie, inférieurs.)

L’invasion soviétique de Kaboul propulsa au contraire le Pakistan en véritable Ligne de Front du Dâr al-Islâm dans son ensemble, de toute l’Oumma ou communauté des croyants (du moins sa composante sunnite), et ses alliés afghans au rang de modjâhedîn, de Combattants Saints, du monde mu­sulman dans son entier.

Aussi les autorités pakistanaises des années 1980 s’em­pressèrent-elles d’accueillir sur leur sol les officines de toutes les formations islamistes sunnites arabes fussent-elles les plus extrémistes – comme al-Qâ`ida – pour réhausser l’at­traction pan-islamique de la politique afghane déployée par l’Inter-Services Intelligence Directorate du Pakistan.

4) La quatrième phase pakistanaise, la plus pernicieuse, suivit immédiatement le retrait soviétique d’Afghanistan le 15 février 1989, pour s’aggraver encore pendant la guerre civile qui s’ensuivit jusqu’à la chute du régime communiste afghan le 16 avril 1992 – et au-delà.

Cette phase dure et empoisonne le globe.

a) L’Inter-Services Intelligence Directorate misait en 1989 sur sa faction afghane longtemps la plus choyée, le Hezb-e Islâmî ou « Parti islamique » du militant pachtoun Golboddin Hekmatyâr : pour s’emparer enfin du pouvoir à Kaboul et transformer enfin l’Afghanistan en perpétuel satellite pakis­tanais.

Ce furent au contraire les maquisards tâdjîks du Com­mandant Massoud qui entrèrent dans la capitale afghane en avril 1992.

Le plus doué, de loin le plus fin stratège de tous les chefs de la Résistance antisoviétique venait, en effet, de négocier la reddition pacifique de Kaboul, en garantissant aux dirigeants civils et militaires communistes afghans leur vie sauve, l’am­nistie, leur maintien dans l’administration ou l’armée.

But de Massoud : préserver les structures de l’État natio­nal, l’ossature de la future indépendance afghane.

Depuis ses années d’exil au Pakistan en 1973-1978, puis durant la longue décennie de sa résistance face aux Russes, le chef des maquisards de la Vallée du Pandjshêr, pourtant islamiste dans sa jeunesse, avait décelé combien l’Inter-Ser­vices Intelligence Directorate cherchait seulement à instru­mentaliser les islamistes afghans pour étendre son propre protectorat sur le pays.

Aussi Massoud voulait-il restructurer l’État post-sovié­tique pour tenir tête aux visées pakistanaises.

De 1979 à 1989, l’ISI s’était efforcé d’asphyxier le maquis de Massoud, de détourner vers Hekmatyâr la part du lion de l’assistance militaire américaine.

Consternation du Pakistan en avril 1992 : l’adversaire d’Hekmatyâr coiffait son rival au poteau et gouvernait, victo­rieux, dans Kaboul.

b) Pourrissement accéléré de la soi-disant guerre civile post-soviétique entre Massoud et Hekmatyâr : de 1992 à 1994, les autorités pakistanaises renforçaient leur soutien aux militants d’Hekmatyâr pour encercler la capitale afghane par le sud et par l’est en faisant pleuvoir sur Kaboul une telle pluie de missiles que le chef du « Parti islamique » y gagna son surnom de Râketyâr, « roquettophile ».

Dans l’histoire afghane, depuis la fondation du royaume au XVIIIe siècle, Kaboul reste en effet la seule ville à brasser toutes les ethnies, donc siège symbolique de tout pouvoir légitime étendu à l’échelle du pays.

Détruire Kaboul sous les roquettes, comme le savait l’État-major pakistanais, c’était faire exploser la clef-de-voûte et la cohérence structurelle de la nation afghane. Intacte en­core en 1992, la capitale était devenue un champ de ruines, affamé, en 1994.

c) Autre perversion : l’appui d’Islâmâbâd à un seul groupe ethnique, les Pachtouns d’Hekmatyâr, contre les autres eth­nies majeures du pays, les Tâdjîks et les Hazâras (les alliances ponctuelles de l’ISI avec le chef de la petite minorité ouzbèke, l’opportuniste général Dôstom, allaient toutefois fluctuer d’une année à l’autre).

Les Pachtouns ont bien fondé le royaume afghan en 1747 – et, au départ, le terme Afghân (5) ne s’appliquait certes qu’aux Pachtouns seuls, les autres ethnies restant sujettes de l’émir de Kaboul ; de fait, les Pachtouns monopolisèrent le pouvoir jusqu’à travers la gouvernance communiste de 1978 à 1992.

Mais la Constitution royale de 1923 avait voulu abolir les discriminations ethniques et unifier le pays en décrétant que ce nom Afghân désignerait désormais tous les ressortissants du royaume, sans distinction d’origine.

Or, en attisant les griefs de l’ethnie pachtoune depuis la perte effective du pouvoir de celle-ci en 1992, en multi­pliant à la radio les déclarations incendiaires, comme quoi la régence de fait de Massoud, parce que tâdjîk, était illégitime, et que les seuls Pachtouns, en tant que vrais Afghans, étaient dignes de détenir les rênes de l’État, le Haut Commandement pakistanais espérait la désagrégation nationale de son voisin (6).

Cette manœuvre ethnique conduite à l’ouest de la « Ligne Durand » prolonge le problème ethnique de la société pakis­tanaise. Un millénaire d’islamisation y camoufle mais n’y abolit pas l’ancienne division hindouiste des castes – avouée en Inde, discrètement tue mais presque encore plus profon­dément enracinée dans la vallée de l’Indus, justement parce que non avouée.

Derrière une façade républicaine, la caste kshatriya des anciens Râdjpoût du Pandjâb – princes-guerriers – y conserve le pouvoir sous apparence islamisée (et sunnite) en rivant sa complète dictature militaire ; les vaishya marchands et les shoudra paysans y observent leur rang inférieur, et si les da­lit ou « intouchables » ont espéré améliorer leur statut en se convertissant au christianisme sous la domination anglaise, ils demeurent aujourd’hui la minorité la plus méprisée et opprimée du pays.

Même quand la majorité démographique (60 % en 1947- mais elle aussi méprisée), l’ethnie bengalie de l’ancien Pakis­tan oriental, élut l’un des leurs au poste de Premier Ministre en 1970, les généraux râdjpoût-pandjâbî en refusèrent crû­ment le verdict des urnes, pour suffoquer le soulèvement bengali sous plus d’un million de morts en 1971 – seule l’intervention armée indienne interrompit ce massacre pour donner naissance au Bangladesh indépendant.

Kaboul écrasé sous les roquettes venues du Pakistan en 1992-1994, ou agoni d’attentats aujourd’hui facilités par les filières d’Islâmâbâd, n’aura donc pas eu à espérer plus de pitié, de la part des généraux pandjâbî de l’ISI, que les ex- Pakistanais orientaux.

Soucieux toutefois de se concilier leurs Pachtouns à l’est de la « Ligne Durand », les généraux pandjâbî les ont pleine­ment associés dès 1947 dans leur gestion du pouvoir, voire les considèrent leurs seuls vrais égaux en termes de caste et ont même reconnu pour Président de la République (par coup d’État militaire) un pur Pachtoun, le maréchal Ayoûb Khân, de 1958 à 1969, et un autre comme Premier Ministre, Imrân Khân, à travers des mandats répétés depuis 1996. Le Pakistan moderne en demeure une dyarchie ethnique pand­jâbie-pachtoune – et entend que l’Afghanistan voisin reste soumis, lui aussi, à la caste dirigeante pachtoune des princes-guerriers.

d) L’ultime manipulation pakistanaise du conflit afghan demeure toutefois religieuse – d’où le débordement continu des crises de Kaboul, du simplement local, à la dimension pla­nétaire.

J’ai taquiné souvent mes anciens étudiants à Princeton, que la réalité pakistanaise rendait si perplexe, de traduire celle-ci en espagnol.

À quel type de pays ferait donc penser une nation née de l’éclatement d’un ancien empire mondial, où la caste latifon­diaire (derrière un masque républicain à la mode du temps) aurait continué de refuser toute réforme agraire et maintenu dans la terreur sa majorité paysanne (d’ethnie qualifiée infé­rieure), grâce à une police et une armée elles-mêmes issues de la caste dirigeante, en alliance serrée avec un clergé réac­tionnaire prêchant aux paysans que toute remise en cause du système social imparti équivaudrait à un blasphème.

Une dictature d’extrême-droite dans l’Amérique centrale des années 1930 ?

Il reste hors de doute que l’étiquette islamique intimide les non-musulmans, encore plus les musulmans, glace l’ana­lyse politique et perpétue les brouillards conceptuels.

L’islamisme (terme que je dois bien utiliser pour faire bref) confond une civilisation religieuse plus que millénaire, avec une déviance assez récente, dont les rapports avec la haute culture d’un Roûmî ou d’un Ibn Arabî ne sont guère plus pertinents que ceux qui lieraient – ou plutôt ne lient plus – les télévangélistes vulgaires de notre actuel Parti Républi­cain aux États-Unis, à la spiritualité d’un Dante ou d’un Saint Bonaventure de Bagnorea.

En 1994, l’État-major pakistanais, devant l’échec patent d’Hekmatyâr aux portes de Kaboul, lui substituait le mouve­ment des tâlebân ou « séminaristes coraniques » pachtouns afghans, formés dans les écoles coraniques à l’est de la Ligne Durand. La lourdeur du matériel militaire pakistanais fourni aux tâlebân le 27 septembre 1996 leur ouvrit Kaboul, évacué par Massoud replié sur le Pandjchir et le nord-est.

L’État-major pakistanais comptait cependant sur la for­mation islamiste d’origine arabe al-Qâ`ida, abritée par les tâlebân, pour discipliner plus rigoureusement les militants pachtouns et les conduire jusqu’à la victoire totale sur les dernières forces de Massoud, tué le 9 septembre 2001, dans le premier attentat-suicide de toute l’histoire afghane, afin de précipiter la désagrégation militaire de son Alliance du Nord » – juste avant les attentats du 11 septembre perpétrés sur sol américain.

Osâma ben Lâden cherchait-il à forcer la main des Amé­ricains par cette atrocité, à les contraindre à s’enliser dans une expédition de type « colonial » où leurs forces saigneraient dans le piège de ces mêmes montagnes afghanes, comme celles des Russes avant eux ? Du moins son lieutenant et suc­cesseur, l’égyptien Aymân az- Zawâherî, n’a-t-il cessé depuis lors de l’affirmer, dans son refuge pakistanais.

La mort de Massoud était selon toute vraisemblance programmée depuis sa visite au Parlement européen en mai 2001 ; les hasards qui empêchèrent les assassins de l’at­teindre, pendant des mois, en retardèrent l’exécution jusqu’à la veille du 11 septembre – trop tard pour entraîner l’effon­drement de l’Alliance du Nord.

Les péripéties successives du désastre afghan sont depuis lors largement connues.

Les tâlebân avaient démantelé l’État afghan par l’affirma­tion de la supériorité pachtoune, et par le renvoi dans leurs foyers de toute la classe féminine éduquée, jusqu’à leur ex­pulsion de Kaboul, le 13 novembre 2001, par les forces du feu Massoud et leurs nouveaux alliés américains.

Leur pouvoir n’en disparut pas pour autant. Toujours alimenté par le Pakistan (lui-même abrité de toute représailles américaine sous un parapluie chinois et sur un coussin financier saoudien) il s’étendit partout en coïncidant avec l’implantation ethnique pachtoune, de Koundouz à Farah, de Djalâlâbâd à Kandahâr, mais en heurt constant avec les autres ethnies.

Le Pakistan conserve sa mainmise sur cette résistance anti-américaine tout comme aux temps antisoviétiques, en aiguillonnant les tâlebân au moyen d’autres factions savam­ment entretenues et financées, telle Daech, pour entretenir la concurrence et la division des forces afghanes inféodées à Islâmâbâd.

Les Américains et leurs alliés restent aux prises, et semblent perdre, avec la manifestation locale puissante d’un mouvement idéologique transnational.

Ce qui, hélas, vicie toute analyse purement « coloniale » de l’intervention américaine en Afghanistan provoquée par les attentats du 11 septembre 2001, aura été l’imbrication si intime entre les ressentiments ethniques de la majorité des Afghans pachtouns, et leur adhésion à un islamisme sunnite qui sacralise, en quelque sorte, ces mêmes ressentiments.

L’idéologie de l’islamisme moderne sous ses diverses éti­quettes tire bien sûr ses racines du fondamentalisme anti-soufi d’anciens théologiens sunnites tels le syrien Ibn Tay­miyya au XIVe siècle, l’indien Sérhéndî au XVIIe ou encore le conseiller spirituel de la monarchie saoudienne Mohammad ibn `Abd al-Wahhâb au XVIIIe; mais ses théoriciens récents principaux auront été les égyptiens Hasan al-Bannâ (m. en 1949) et Sayyed Qotb (m. en 1966) et leur relais pakistanais majeur, Aboul-` Alâ Mawdoûdî (m. en 1979).

Dogme central de l' »islamisme » : les musulmans du monde actuel ont perdu leur puissance d’autrefois par négli­gence d’une observance stricte de la Loi coranique, à rétablir dans toute sa rigueur fondatrice du Ier siècle de l’hégire (soit le VIIe siècle de notre ère). Pour conjurer la colère de Dieu contre les musulmans d’aujourd’hui, et s’attirer de nouveau les faveurs divines, les militants doivent implacablement cor­ guer­royer sans pitié contre les impies, les démasquer au besoin, pour reproduire l’heureux temps des Ancêtres sacrés, hâter l’avènement de la Résurrection finale, préparer sur terre le règne ultime des seuls purs.

De tels mouvements exacerbés ont existé tout au long de l’histoire, depuis le messianisme judéen sous oppression romaine au millénarisme de certaines sectes protestantes du XVIe siècle allemand, en passant par la Danse des fantômes dans les réserves amérindiennes des années 1890 ou les soubresauts dudit Culte du Cargo en Mélanésie d’entre les deux guerres mondiales : partout, très semblable expression d’une société désespérée, souvent à l’agonie, faisant face à des forces écrasantes, et s’en remettant donc à la pensée magique – et à la pratique maniaque des rites – pour imaginer son salut sur terre, ou le projeter dans le ciel.

Tels mouvements se sont vus en général écrasés par leurs voisins, ou bien, lors même de leurs très rares succès ter­restres – les Puritains en Nouvelle-Angleterre par exemple, ou les Wahhâbites d’Arabie – se sont affaissés d’eux-mêmes au terme de deux ou trois générations, dans la modération assoupie et le simple conservatisme social.

L’islamisme actuel innove cependant en empruntant jusqu’à la technique de l’attentat-suicide, inconnu en Islam traditionnel car d’origine japonaise – les kamikaze furent par excellence l’arme du faible contre le fort quand les flottes américaines approchaient de l’archipel en 1945 – et perpé­tré pour la première fois au Moyen-Orient par des militants d’extrême-gauche nippons, alliés à un groupe palestinien marxiste, contre l’aéroport de Tel Aviv en 1972. Tels attentats ponctuent la vie quotidienne de Kaboul aujourd’hui.

Bref, l’Administration Trump cédait le terrain en janvier 2021, pris dans les contradictions d’une guerre devenue (fût-ce malgré Washington) de type colonial, face à un mou­vement millénariste aux ambitions idéologiques mondiales, et sous l’improbable condition que ce même mouvement, à l’heure apparente de sa victoire, voudrait gentiment bien rompre avec al-Qâida et Daech, pour accepter de n’être plus que local – de ne plus donc concerner que le seul Afghanis­tan, abandonné par Washington à son éternel malheur.

Envoi : vers l’Iran ?

En conclusion, la nouvelle Administration Biden, en fonction depuis le 20 janvier 2021 seulement, tire leçon d’un bien triste bilan afghan.

Risquons quelques hypothèses.

a) Une victoire reconnue des tâlebân sur le terrain afghan signalerait à toutes les insurrections islamistes du globe, du Sahel au sud des Philippines, que la ténacité s’avérera payante, que les puissances occidentales peuvent bien être vaincues. Les chancelleries occidentales le savent.

b) Sur le conseil de ses militaires, l’Administration Biden, malgré son dégoût réel pour l’aventure afghane, interrompra donc les initiatives de l’Administration Trump et ne retirera pas ses dernières troupes, de crainte de voir un retrait trop rapide reproduire la catastrophe irakienne de 2014 qui livra déjà la moitié de ce pays à Daech.

c) Le maintien sur le terrain des forces alliées de l’OTAN, allemandes surtout, semblerait bien indiquer des assurances discrètes d’un prolongement de la présence militaire des États-Unis, outre son appui logistique et aérien important – en attendant l’envoi d’éventuels nouveaux renforts américains, retardés le plus longtemps possible, toutefois, pour éviter de froisser une opinion intérieure rétive.

d) Tel maintien américain se voudra cependant minimal – no nation-building ! – pour se contenter, négatif, d’interdire à jamais Kaboul aux tâlebân.

e) Cette négativité paraît toutefois lourde de désastres politiques encore, à laisser l’Afghanistan stagner toujours dans sa misère.

f) Il peut en effet sembler aberrant, pour l’observateur objectif, de constater que c’est sur ce même terrain afghan que l’islamisme radical mise sa principale victoire dans le monde d’aujourd’hui. La coalition internationale n’aurait- elle pas dû consentir plutôt une sorte de monumental Plan Marshall, pour tirer l’Afghanistan de sa périlleuse pauvreté, et faire de ce pays une vitrine du succès du modèle démocra­tique – et non, face à « l’islamisme », une affiche flagrante de son échec ?

g) Les trouées de lumière dans toute cette sombre brume restent rares. Le rapprochement esquissé, enfin, entre Wash­ington et Téhéran, en réduisant l’influence mortifère de Riyad, ouvrirait-il dès lors la frontière occidentale de l’Afgha­nistan – en desserrant ainsi le verrouillage pakistanais ?

À vrai dire, je mets peut-être mon ultime espoir dans telle ouverture iranienne, pour entrevoir un Afghanistan porté et irrigué par une éventuelle démocratisation de son grand voi­sin juste à l’ouest de Hérât, oasis-berceau de la haute civilisa­tion afghane passée.

Mike Barry

Veuillez retrouver ici le sommaire complet du N°172 des Nouvelles d’Afghanistan.

(1) Titre d’un ouvrage de Mike Barry.

(2) Le mot pyjama vient du mot persan désignant l’ample tenue tradition­nelle (NDLR).

(3) « En fait, qu’est-ce qu’on en a à foutre de l’Afghanistan ? » (NDLR).

(4) Le texte anglais de cette citation et des suivantes se trouve sur la version mise en ligne sur le site d’AFRANE (NDLR).

(5) Origine sanskrite probable du nom : Ashvaka, « le peuple du cheval » ; l’Est afghan montagneux, au climat plus salubre, a en effet fourni l’Inde en chevaux depuis l’Antiquité jusqu’au début du XXe siècle.

(6) En 1929 seulement, lors de graves troubles civils intérieurs, un dirigeant tâdjîk était monté brièvement sur le trône de Kaboul sous le nom de règne de Habîbollâh II ; ses adversaires pachtouns victorieux le pendirent au bout de quelques mois, affublé du sobriquet injurieux, Batcha-Sâqao, « le fils du porteur d’eau »; en avril 1992, d’aucuns chefs pachtouns, en apprenant l’entrée de Massoud dans Kaboul, hurlaient: « Nous le traiterons comme le fils du porteur d’eau. »

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